Le Monde et Valeurs Actuelles: pourquoi tant d’indignation?

C’est une histoire assez cocasse d’arroseur arrosé et… très indigné. A ce stade  tout au moins. Le news magazine français Valeurs Actuelles, qui passe pour sarkozien, publie des informations assez précises sur les rendez-vous des deux journalistes Gérard Davet et Fabrice Lhomme enquêtant au quotidien Le Monde sur l’affaire Bygmalion (qu’ils sont accusés par Valeurs Actuelles de vouloir transformer en affaire Sarkozy). Il s’avère qu’ils ont été reçus le même jour à l’Elysée, à la Chancellerie, chez un juge en charge du dossier Bygmalion, peu avant la publication d’articles contenant des informations qui auraient dû rester confidentielles.

Valeurs Actuelles fait en somme ce que les journalistes d’investigation ont en général le droit et bien raison de faire. Le magazine publie des données qui lui ont peut-être été fournies par des proches des deux journalistes du Monde, ou par d’autres gorges profondes aux motivations peu claires. A moins que les infos aient été obtenues par des procédés illégaux de hacking ou de filature, ce qui devrait se savoir assez vite.

Le lecteur en déduira ce qu’il voudra, y compris (et si possible) que les investigateurs du Monde sont renseignés par des dignitaires et magistrats tenus à des secrets de fonction en principe très stricts dans ce genre de circonstance. On s’en doutait bien, mais c’est assez différent lorsque c’est démontré.

La réaction d’une douzaine de sociétés de rédacteurs des plus grands médias français, privés et publics, a été de condamner fermement les révélations de Valeurs Actuelles, parce que les sources des journalistes (ceux du Monde en l’occurrence) doivent être protégées, et qu’il n’est pas sain que des médias enquêtent sur d’autres médias pour les identifier. Il en va de la liberté de la presse, l’un des piliers de la démocratie.

En tant que citoyen et journaliste (très allergique par ailleurs au personnage Sarkozy), nous ne sommes évidemment pas d’accord avec ces conclusions. Ce sont aux journalistes de protéger leurs sources, et à la justice de respecter ce devoir déontologique (sauf peut-être dans quelques cas extrêmes). Si ces sources sont identifiées par d’autres (journalistes ou non), rien n’empêche de les divulguer. Si le quotidien Le Monde, qui a déposé plainte (le monde à l’envers), ou la justice, découvraient qui avait renseigné Valeurs Actuelles, il semblerait tout aussi normal qu’ils le communiquent.

Que des médias enquêtent sur d’autres médias comme sur n’importe quelle institution n’est pas malsain en soi. Cette égalité de traitement est même tout à fait souhaitable, et bien trop rare. Elle contribue à relativiser l’idée malheureusement si répandue que les journalistes fonctionnent comme une corporation d’intouchables. Unis par un sacrement, touchés par la grâce. Une mafia qui a d’ordinaire trop beau jeu d’agiter le spectre du muselage, de la démocratie en danger, lorsque l’un de ses membres est critiqué. Ou quand la justice se mêle de ses affaires. Elle va d’ailleurs certainement adorer celles de Valeurs Actuelles.

Manuel Valls se trompe de cible

La visite du premier ministre français hier à Londres laisse des doutes sur la force de conviction de la France en Europe. Manuel Valls s’adressait à un parterre d’industriels et d’investisseurs, mais ce n’était évidemment pas un huis clos. C’est à l’ensemble des Britanniques qu’il parlait.

N’ont-ils pas entendu que le Royaume-Uni, la City en particulier, aurait tout à perdre de quitter l’Union européenne en 2017, année d’un référendum redouté? C’est probablement ce que les eurosceptiques voulaient entendre le plus vite possible venant d’un Français: une ingérence caractérisée dans les affaires intérieures du royaume. Qui donc, à part les Britanniques, savent ce qui est bon pour eux?

Etait-ce une bonne chose d’évoquer par ailleurs les insuffisances démocratiques de l’Union européenne à Londres? Où l’on pense depuis trois cents ans que l’Angleterre est la patrie d’origine et de référence du parlementarisme moderne, bien avant la France? Peut-on vraiment compter sur Paris, qui a tellement de peine à faire confiance aux citoyens, pour orienter les institutions européennes dans le bon sens?

Il n’est pas sûr non plus que les déclarations de Manuel Valls sur la réorientation nécessaire de la politique économique européenne aient rassuré son auditoire. En particulier le rejet nécessaire de l’austérité budgétaire et monétaire, jugée douloureuse et peu efficace.

Qui ignore encore dans l’économie que cette manière de thématiser la croissance et l’emploi est gravement insuffisante depuis longtemps? Ce dont la prospérité a besoin, c’est d’une utilisation innovante et productive des ressources financières, plutôt que de les détourner dans le clientéliste politique – une hantise britannique séculaire – et la gestion d’une complexité laborieusement entretenue.

Dire enfin que l’Union européenne peut offrir à ses membres de peser dans le monde, d’un point de vue économique, diplomatique et militaire, c’est oublier que les Britanniques en ont fait l’expérience jusqu’au bout. Ils en sont revenus. Ce qu’ils veulent aujourd’hui, un peu comme les Suisses, c’est simplement la possibilité de commercer à l’échelle de la planète, le plus librement possible. Sans s’enfermer dans un grand marché qu’ils soupçonnent de vouloir en réalité obtenir une taille suffisante pour se protéger en se refermant sur lui-même. (Editorial de L’Agefi du 7 septembre 2014)

François Schaller

Là où la France a vingt ans de retard

Le gouvernement français, Arnaud Montebourg en particulier, veut intervenir sur les professions réglementées pour les inciter ou les contraindre à réduire leurs tarifs et leurs marges. Pharmaciens, notaires, taxis, avocats, ambulanciers, agents immobiliers, architectes, huissiers, etc. Des dizaines de métiers plus ou moins protégés, soupçonnés à raison de s’être mis ou maintenus au fil du temps à l’abri de la concurrence, pour mieux bénéficier de rentes et de monopoles. Les surcoûts occasionnés représentent un handicap considérable pour l’économie en général. Conforme à son populisme instinctif et turlupin, Montebourg chiffre à 6 milliards d’euros le pouvoir d’achat global annuel «restituable aux ménages». Il y a urgence: ces milliards contribueront à relancer l’économie par la demande. La cible ne fait pas partie de la clientèle élecrotale de gauche, ce qui devrait simplifier les choses politiquement. 

Dans ce domaine, la France a exactement vingt ans de retard sur la Suisse. Dans les années 1990, le conseiller fédéral (ministre) de l’Economie Jean-Pascal Delamuraz lançait un vaste programme dit de «revitalisation» de l’économie, incluant prioritairement la déréglementation de ce genre de professions (largement conditionnées en Suisse par des cadres législatifs cantonaux). Le débat politique fut à peu près le même qu’en France actuellement. En 1996, la Loi sur le Marché intérieur (LMI) entrait en application, visant de nombreux segments des arts et métiers, et des professions indépendantes. Elle devait également libérer des milliards de francs de pouvoir d’achat, abaisser les coûts sur le marché domestique, augmenter la compétitivité de l’économie, favoriser in fine les exportations. Il s’agissait en d’autres termes de réduire les écarts de prix entre la Suisse et les pays contigus (ou l’Union Européenne en général), thématique intitulée «La Suisse, îlot de cherté en Europe» depuis cette époque.    

Le bilan chiffré de cette honorable et ambitieuse offensive contre les privilèges n’a jamais été établi par la suite. Des prix ont certainement baissé, de manière relative tout au moins (par rapport à d’autres prix dans d’autres services). D’autres ont augmenté. Le pouvoir d’achat médian n’a cessé de progresser, mais pour de multiples raisons possibles n’ayant peut-être rien à voir, et dans des proportions impossibles à établir de manière globale. Ce qui est certain en revanche, c’est que le différentiel tendanciel avec le grand marché européen n’a guère évolué. Pendant plusieurs années (décennie 2000), ce sont même les prix européens qui se sont rapprochés des prix suisses, pour des raisons principalement monétaires. Où sont passé les milliards annoncés? Comme souvent en politique, les objectifs ont été oubliés en cours de route, les thèmes porteurs changent, on passe à autre chose sans se soucier de faire des bilans. Surtout s’il n’existe aucune méthode pour les faire. Personne, en tout cas, n’a l’impression que le résultat a été significatif pour l’économie.

Revoir périodiquement les conditions cadres dans lesquelles s’exercent certaines professions, qui font elles-mêmes partie des conditions cadres de l’économie en général, ne peut être qu’une bonne chose. Est-ce nécessaire toutefois de tenir des propos politiques destinés à décrédibiliser les métiers en cause, en décrédibilisant plus encore la politique elle-même? Est-ce prioritaire lorsque l’on sait ce que la France (la Suisse à l’époque) a à faire pour améliorer ses performances économiques? Comme en Suisse dans les années 1990, les 6 milliards d’euros de Montebourg sont une invention, une vague estimation établie hâtivement entre deux portes, sur un coin de table. Le procédé viendrait du privé, on le qualifierait aussitôt et très justement de pure escroquerie. Les associations de consommateurs seraient déjà montées au créneau.

Le rapport de l’Inspection générale des finances sur lequel repose toute l’affaire, et que Les Echos ont raison de relativiser (l’activité globale de ces branches à problèmes ne représente pas 7% du produit intérieur et le rapport de la Commission Attali de 2008 avait déjà un chapitre bien délirant évoquant en particulier l’urgence de libéraliser les taxis), parle de marge nette moyenne à 19% dans ces domaines très segmentés. Soit 2,4 fois la rentabilité moyenne constatée dans l’ensemble de l’économie. Quelle farce: c’est comme si l’on disait des multiples activités indépendantes dans les services, entre free lance et petits boulots, que leurs marges nettes, c’est-à-dire le revenu disponible de la personne, représentait plus de 50% des sommes facturées. A comparer avec le bénéfice net avant impôt des groupes du CAC 40 en pourcentage de leur chiffre d’affaires. Et que l’on en concluait que la rentabilité des indépendants était vraiment indécente…  

La révolution montebourgeoise n’est pas une utopie

La mondialisation post-keynésienne des économies nationales (correspondant sur le plan idéologique à ce que ses adversaires appellent le néolibéralisme) n’a pas réussi au même degré à tous les Etats développés. Les principaux bénéficiaires du phénomène sont en général ceux qui enregistrent des excédents commerciaux confortables, avec une industrie d’exportation importante permettant de maîtriser les taux de chômage structurel.

Pénalisée par sa balance commerciale déficitaire (importations supérieures de 40 milliards d’euros aux exportations) et ses 3 millions de demandeurs d’emploi, la France fait clairement partie des perdants. Trois options schématiques et en partie combinables (types idéaux en quelque sorte) sont envisageables pour inverser ce qu’il faut bien appeler une spirale négative.

La France prend conscience du monde dans lequel elle vit, en accepte les contraintes, cherchant à en tirer le meilleur parti. Elle se lance résolument dans des réformes libérales tardives pour rattraper le temps perdu. Elle devient un best in class en matière de fiscalité simple, pragmatique, incitative, un pôle d’attraction pour les activités industrielles et de services, une nouvelle puissance exportatrice bien diversifiée. Elle se convertit au mercantilisme comme l’Allemagne, la Suisse et d’autres petites nations d’Europe du Nord (les exportations sont à la base de la prospérité), se réindustrialisant rapidement en fonction de ses succès commerciaux.

Cette première option semble toutefois impossible, pour des raisons politiques évidentes dans un pays plus soucieux de justice sociale que de croissance économique: elle devrait passer par des changements radicaux de mentalités, une dislocation des rentes et privilèges d’Etat, une phase transitoire bien trop douloureuse socialement (ciblage plus étroit de la solidarité, importante réduction des dépenses publiques de fonctionnement et de prestige, fiscalité moins progressive, etc). Le processus risque en plus de ne pas être achevé quand la phase suivante sera déjà avancée à l’échelle du monde (la démondialisation partielle a déjà commencé). En fait, en termes d’adaptation à la mondialisation, la France semble définitivement distancée.

Deuxième option: la France continue de faire du déni de mondialisation en promouvant à l’échelle européenne (sa seule sphère d’influence) un keynésianisme de cuisine inspiré des Etats-Unis (sans l’encadrement culturel et institutionnel américain): dans un environnement post-keynésien, les politiques de relance (par opposition à l’austérité ou à la rigueur) n’ont plus guère d’effet multiplicateur significatif depuis longtemps. L’Etat, avec ses politiques monétaire et budgétaire accommodantes, se contente d’acheter à crédit de la croissance et de l’emploi. Il entretient le sentiment de richesse parmi les privés et les entreprises pour soutenir consommation et investissement. L’avant-garde du moralisme propose même de créer un revenu universel d’existence pour simplifier l’usine à gaz sociale en l’élargissant. L’endettement public n’offre plus aucune perspective d’amortissement, sauf par confiscation croissante (fiscalité de plus en plus lourde et progressive) et inflation (la forme la plus douce d’expropriation des rentes et fortunes privées). Le problème, c’est que trop d’impôt tue l’impôt, et que l’augmentation du niveau général des prix et des salaires est à peu près impossible à provoquer lorsque les importations lointaines et l’immigration permettent d’obtenir des biens et des ressources humaines de moins en moins chers.

Troisième option: désorientée et acculée, la France décide de transformer son retard en avance, sa défaite en victoire. Elle se projette seule dans la phase historique suivante (démondialisation et néokeynésianisme dominants) sans attendre d’avoir convaincu son partenaire allemand (qui préfère légitimement s’en tenir aux modèles qu’il maîtrise et qui lui réussissent plutôt bien).

Pour mémoire, le keynésianisme s’était exclusivement concentré sur un paramètre: la demande (passant par l’emploi, mais pas seulement). Il s’agissait de résoudre les problèmes de surproduction de l’entre-deux guerres. La doctrine s’est perpétuée sur de nouvelles bases après 1945, générant une augmentation simultanée et continue des prix et des salaires (avec dépréciation monétaire). Le néolibéralisme (monétariste en l’occurrence) fut ensuite une tentative très réussie de résoudre le principal problème de l’époque: l’inflation. Les effets secondaires possibles de ce grand combat furent délibérément négligés. De secondaires, ils ont fini par devenir primaires.

Le vrai néokeynésianisme d’aujourd’hui (très rare, rien à voir avec la vulgate keynésienne archaïque de relance) devrait tenter à son tour de résoudre le principal problème actuel de la plupart des Etats développés: le sous-emploi comme problème social en tant que tel (dont la correction n’est plus seulement destinée à influencer la demande). En ignorant les obstacles et en négligeant des effets indésirables qu’il considère précisément comme secondaires. Une bonne stratégie de réforme en période de crise ne se réduit-elle pas à un seul objectif?  

Si l’objectif est d’inverser durablement la courbe du chômage, de relancer l’emploi peu qualifié en attendant que tous les Français deviennent ingénieurs des mines, la seule manière d’y parvenir est d’introduire ce qu’il faut, juste ce qu’il faut de protectionnisme. Les économistes diront: à long terme, l’ouverture vaut toujours mieux que le repli. Les systèmes ouverts sont les plus performants, comme en témoignent de petits Etats très intégrés dans l’économie globale. Les historiens répondent: ce sera peut-être vrai pour tout le monde à la fin des temps, lorsque toutes les économies nationales seront au même niveau de développement. La théorie des avantages comparatifs inspirée de Ricardo, de nature foncièrement eschatologique, pourra enfin s’épanouir. En attendant, il n’y a pas d’itinéraire unique. L’économie repose sur des communautés humaines. Chacune d’elle progresse selon ses forces et faiblesses du moment, ses intuitions, un peu comme elle le sent… En l’occurrence, une dose de protectionnisme au sens où l’entendait l’économiste Friedrich List s’agissant des économies en démarrage. Le temps d’adapter ce qui doit l’être pour redevenir plus performant.                  

Dans le scénario post-néolibéral dont rêve un large public français autour de Montebourg, Le Pen ou encore Mélenchon, la France se réapproprie une partie de l’autonomie qu’elle a précédemment déléguée à l’Union Européenne ou à l’Organisation mondiale du commerce (OMC). Elle se concentre sur son marché intérieur (avec l’emploi comme seul objectif), augmente la dose de protectionnisme ciblé (sur certains biens, sous divers prétextes sécuritaires, environnementaux, ou même ouvertement selon les circonstances). Elle crée éventuellement une monnaie nationale convertible, parallèle à l’euro (il y a d’autres monnaies parallèles au dollar ou à l’euro dans le monde), principalement destinée à favoriser certaines exportations à faible valeur. Grâce à la possibilité de ce qu’il faut bien appeler des ateliers protégés (unités privées de production dans des domaines re-régulés à l’import), le travail apparaît comme progressant de nouveau par rapport au capital, parce que la productivité moyenne baisse (de même que ses gains). Il y a en tout cas un rééquilibrage. Avec de l’inflation, beaucoup d’inflation si nécessaire.

Il ne s’agit pas de passer d’un extrême à l’autre. Il ne s’agit pas non plus de considérer ce modèle post-néolibéral comme définitif, mais comme une phase historique dans le long processus forcément improvisé et diversifié qui mène le monde infiniment complexe (notoirement ingouvernable à l’échelle mondiale) à un certain équilibre économique (passant en particulier par l’équilibrage progressif des balances commerciales). Le néolibéralisme n’a pas été considéré non plus comme quelque chose de définitif: juguler l’inflation (selon le terme consacré en France dans les années 1960 à 1980) avait pour but de mieux conserver la valeur du capital. Ce fut incidemment une manière de sortir les Etats-Unis et l’Europe de leurs économies de guerre, et du providentialisme public de l’époque. En donnant accessoirement une chance au monde sous-développé d’entamer un rattrapage industriel accéléré (le plus grand succès de toute la période).

Sortir un certain temps de la dynamique, des pressions, du risque déflationnaire chronique, en favorisant l’inflation (qui détruit sans crise ni brutalité les excédents de valeur en attendant que les économies matures et émergentes puissent converger à un niveau le plus élevé possible), en laissant à chaque communauté nationale le soin d’ajuster souverainement certains paramètres vitaux pour elle, ne signifie nullement que le monde développé va se replonger dans des délires autarciques, des guerres nationales, impériales, civiles. De même qu’il est parfaitement crétin d’affirmer – et toute la construction politique européenne repose en dernier ressort sur cette croyance absurde – que moins d’Europe reviendrait à augmenter le risque de guerre franco-allemande (débouchant forcément sur une troisième guerre mondiale à dimension nucléaire).

Les blocages du monde développé – européen en particulier – ne sont pas en premier lieu sociaux, économiques, ni même politiques, mais en quelque sorte mentaux, culturels. Conditionnés par ces traumatismes historiques que les générations mettent du temps à oublier. Le keynésianisme (que Keynes n’a pas inventé, il la formalisé), comme le néolibéralisme, furent des révolutions culturelles avant d’être économiques (au sens théorique ou mathématique du terme). Le tournant post-néolibéral, qui n’a à peu près plus rien à voir avec Keynes et son époque, se met en place progressivement en transgressant des dogmes générationnels. Le cycle de Doha semble complètement bloqué à l’OMC, des mesures protectionnistes détournées, plus ou moins avouables, ressurgissent partout. Même la Chine a annoncé en début de décennie qu’elle allait se reconcentrer sur son marché intérieur, que l’industrie d’exportation n’était plus une priorité pour elle. Et le Japon, le plus avancé dans les corrections de valeur du monde développé, renonce complètement à l’indépendance déjà très relative de sa banque centrale, tentant désespérément d’atteindre au moins 2% d’inflation.

La réappropriation des autonomies nationales nécessaires à la réalisation rapide d’un objectif de plein emploi (plus ou moins 95% de la population active) n’est pas une utopie. Il suffit qu’un Etat suffisamment important décide d’en faire l’expérience. Le Royaume-Uni n’en a-t-il pas fait une de ce genre à l’époque de l’héroïque Margaret Thatcher? Personne ne fut obligé de suivre. La France a aujourd’hui besoin de héros, et sa position dans le monde lui autoriserait cette audace. Les blocages politiques et les insuffisances économiques en font en plus une bonne candidate pour l’exploration à risque: elle a bien moins à perdre que beaucoup d’autres.

Il ne tient qu’aux adeptes de la révolution post-néolibérale montebourgeoise d’en faire une nouvelle référence réalisable (plutôt que de perdre leur temps à vomir sur le succès des autres). L’utopie, c’est de penser qu’il n’y a qu’un modèle économique vertueux possible, au-dessus des régions et des périodes, que la science aurait pour mission de découvrir. C’est surtout de croire qu’une gouvernance mondiale est capable d’uniformiser les règles de base pour que l’humanité infiniment complexe progresse dans le bien-être et la sagesse (selon des critères scientifiques établis par des sages autoproclamés ou cooptés).

En Europe, la grande utopie s’appelle Union Européenne. Pas celle des symboles et de la fraternité des peuples (qui n’a pas besoin de cela pour exister). Celle qui consiste à croire qu’un continent multilingue peut réaliser pacifiquement, dans la diversité, la sophistication humaine, sociale, démocratique du XXIe siècle, l’unification nationale que les Etats-Unis et l’Allemagne ont accompli par la force et la violence au XIXe. Dans un monde cent fois plus simple, sortant à l’époque de l’Ancien Régime, avec des populations démunies, habituées à subir longtemps les pires contrariétés, mais tournées vers un avenir meilleur.

Les opinions publiques sont aujourd’hui très nostalgiques. Le futur les effraie. Ce n’est pas un regret, mais une réalité dont il faut tenir compte. Elles n’ont à peu près qu’une grande préoccupation: que la convergence entre monde développé et monde en développement n’ait pas lieu par le bas, ni même le milieu. Faire en sorte que les émergents puissent accéder dans un premier temps à la moitié du niveau de vie des Européens sans que les Européens aient à renoncer à la moitié du leur. Le point de convergence doit être le plus élevé possible, sans déflation destructrice. L’enjeu est bien trop important pour laisser les institutions européennes et leurs dignitaires s’en emparer.

Le vrai problème de la France

Quel est au fond le vrai problème de la France… Les commentaires finissent toujours par renvoyer d’une manière ou d’une autre à cette question. Et les réponses tournent beaucoup autour de la conservation d’acquis (pas seulement dans la fonction publique ou le salariat syndiqué). Comme tous les Etats aux économies matures, la France cherche légitimement à maintenir les revenus des salariés, à sécuriser les niveaux de rémunération, à les augmenter dans la mesure du possible dans un environnement d’économies développées foncièrement déflationnaires (baisse des prix et des salaires de base): lorsque les ressources humaines deviennent trop coûteuses, il est toujours possible de les contourner (automatisation) ou d’en trouver d’autres moins chères (délocalisations et importations).

A partir de cette réalité, qui correspond à une phase historique du capitalisme privé dont les maîtres-mots sont aussi devenus des insultes (mondialisation et néo-libéralisme), les économies nationales avancées cherchent à produire des biens et services à prix et marges brutes élevés. Les entreprises doivent être suffisamment performantes en termes qualitatifs pour assurer des salaires relativement confortables. Il s’agit souvent de créer de nouvelles activités. Les investissements nécessaires sont considérables et mal assurés (taux d’échec important), les temps de mise en place en général très longs. En Allemagne, en Suisse, dans les pays scandinaves, dans tous les Etats dont les taux de chômage structurel sont plutôt bien maîtrisés, on peut dire que cette montée en gamme a été réalisée. On constate qu’elle s’accompagne d’une importante internationalisation d’entreprises de toutes tailles. L’ajustement n’est d’ailleurs jamais définitivement acquis, et il présente certainement des limites: il n’est guère concevable que tous les Etats aient des balances commerciales positives. L’existence de puissances exportatrices n’est pas une finalité, elle correspond à une phase transitoire dans l’histoire du développement économique (qui ne compte d’ailleurs que des phases transitoires). Il n’est pas réaliste non plus d’imaginer que les gains de productivité générés par le progrès technologique et les montées en gamme permettent un jour – à terme comme l’on dit – que l’ensemble de la production de biens dans le monde soit assurée par une seule personne à mi-temps.    

En France, à part dans des secteurs relativement importants dominés par de grands groupes globalisés (luxe, aéronautique, alimentation, bancassurance, etc), il semble que l’industrie et les services en général ne soient pas parvenus – ou n’aient pas vraiment cherché – a accomplir cette montée en gamme. Le vrai problème, c’est que ce genre de processus ne se rattrape pas en un ou deux ans, mais en une ou deux décennies au moins. Il y a un vrai problème de timing, aggravé par le fait que le système politique français, foncièrement conflictuel, ne favorise absolument pas les prises de conscience, ni les objectifs de long terme, moins encore les solutions difficiles reposant sur de larges consensus. Investir davantage dans les infrastructures ou la formation peut être une bonne chose, mais il s’agit en l’occurrence d’une solution de facilité dont l’ambivalence est souvent proche de l’hypocrisie. Cette option requiert des moyens, et l’Etat surendetté n’en a plus, semblant condamné à dilapider ses revenus dans du fonctionnement et de l’inefficience publique. En réalité, le long terme sert trop souvent à compenser les échecs du court terme en le reportant. Il favorise l’emploi sur le moment, avec des rendements très décroissants dans les pays déjà avancés en termes d’infrastructures et de formation. Toutes les politiques de relance (par opposition aux politiques d’austérité) reviennent d’ailleurs à cela dans les économies matures. Leurs effets cessent lorsqu’elles ne sont plus alimentées par des fonds publics provenant de l’impôt ou de la création monétaire. Les Parlements et gouvernements, dont la pérennité dépend largement des performances macro-économiques (croissance et emploi), achètent ainsi de la croissance et de l’emploi.          

Les Français, qui avaient tout pout eux au départ, ont raté quelque chose d’important, et se sont raconté des histoires idéologiques glauques et sanglantes pendant des décennies. Ils se sont réfugiés dans de la morale premier degré. Ils se retrouvent aujourd’hui devant un terrible constat d’échec (dont le chômage est le premier symbole), avec un sentiment d’impuissance qui ressemble, vu de l’extérieur, à une profonde dépression. Il faut vraiment être Français pour croire que la France connaît une crise morale exacerbée par l’affaire Cahuzac. Si seulement ce n’était que cela. Il s’agit en réalité d’une impasse économique et politique menaçante et tragique que reflètent la fuite des capitaux et des ressources humaines (la tentative de les retenir avec du prêchi-prêcha, de l’intimidation et des taxes de sortie est simplement pathétique).

Les vrais problèmes ont souvent de vraies solutions. Les solutions identifiées pour sortir la France de son impasse sont (schématiquement) les suivantes:

La France fait sa révolution thatchérienne tardive et devient en dix-huit mois un bon élève de l’Europe. Discipline budgétaire, rigueur, austérité, flexibilisation spectaculaire du marché du travail, et surtout réforme fiscale à la baisse, dans le sens de la simplification et de la libération de capital pour la consommation et l’investissement à risque. C’est précisément ce qui paraît impossible politiquement, quelle que soit la majorité (de gauche ou de droite). Et même si ça l’était, personne ne croirait que ce pût être durable dans un Etat rendu instable par une culture politique chaotique reposant sur l’injonction. Les révolutions thatchériennes ne sont d’ailleurs plus d’époque, et celle-ci ne produirait peut-être pas la moitié de ses effets avant que le monde développé entre dans une nouvelle phase. 

La France fait sa révolution montebourgeoise. Après avoir tenté en vain de convaincre l’Union Européenne de se mettre à son niveau (seuls les Etats méditerranéens pourraient éventuellement s’exécuter), la France décide de faire sans l’Europe (grande coalition Montebourg, Le Pen, Mélenchon, divers droite et gauche). Elle sort de la zone euro, laisse sa nouvelle monnaie se déprécier, entre en conflit avec l’Organisation mondiale du commerce et d’autres Etats pour réintroduire des mesures protectionnistes ciblées destinées à résorber une bonne partie du chômage en favorisant des activités industrielles de moyen et bas de gamme orientées marché intérieur. Dans des ateliers protégés en quelque sorte. (Et sans faire de guerre: qui a envie aujourd’hui de provoquer, ou de se laisser entraîner dans des conflits de type national pour du protectionnisme? Les démocraties ne se font d’ailleurs pas la guerre, et ce genre de guerre ne serait plus envisageable à l’ère nucléaire.) Tout est fait pour favoriser l’inflation (comme au Japon dans d’autres circonstances), ce qui va relancer la consommation immédiate, réduire progressivement les rentes, la fortune privée non investie directement dans des activités productives, et surtout l’endettement public. Les effets secondaires indésirables seront évidemment importants et nombreux. Peu importe: il s’agit de savoir et d’assumer ce que l’on veut. L’opération débouchera peut-être sur un appauvrissement général. Une sorte de nivellement social par le bas. A lire et à entendre ce qui se raconte en ce moment dans la rue et dans les médias, c’est précisément ce que la France et les Français semblent souhaiter. Et si c’est vraiment le cas, il ne faut pas vouloir aller contre la volonté populaire.       

Pour en finir avec les patrons

En 1998, à l’époque de ce que l’on appelait la nouvelle économie, le Conseil national du Patronat français (CNPF) se transformait en Mouvement des Entreprises de France (MEDEF). Ernest-Antoine Seillière, président jusqu’en 2005 (le prédécesseur de Laurence Parisot), expliquait que le changement de nom n’était pas qu’une simple intervention cosmétique. Le terme «patron» n’est-il pas archaïque? Dans son esprit, il s’agissait d’une véritable révolution, et les révolutions doivent commencer par les symboles. Les sciences humaines les plus avancées ne lui ont pas donné tort: il n’y a pas de pensée ni de raisonnement en dehors des mots. C’est le sens des mots (leurs différents sens) qui conditionne la perception de la réalité, de l’organisation sociale et économique en particulier. Sans parler de la politique.

Employé en français pour désigner indifféremment les grands dirigeants de l’économie, les plus petits, les patronnes de bordel, les dames patronesses, le président de n’importe quelle association sans but lucratif ou le coach de l’équipe de France de football, le terme patron et ses dérivés ont une connotation aujourd’hui épouvantable. L’éthymologie renvoie au paternalisme, au rôle de protecteur, à l’idée de toute-puissance, pouvoir de vie ou de mort, de droit divin. Un avatar par ailleurs des corporations médiévales et du corporatisme anti-libéral (des corps de métiers aux grands corps de l’Etat), des activités économiques héréditaires, des classes sociales fossilisées.

Ernest-Antoine Seillière fut copieusement tourné en ridicule à gauche, dans les médias (pas seulement de gauche), et le moins que l’on puisse dire est que le terme patron ne s’est pas réduit entre-temps aux patrons de bistrot. Il n’a jamais eu autant de succès. Il y a même des accents jubilatoires dans l’usage répétitif qui en est fait. «Seillière a voulu nous tromper avec sa sémantique, c’est nous qui l’avons eu.»

Tout se passe comme si personne n’avait envie d’autre chose. Comme s’il était souhaitable que rien n’évolue dans les relations de travail (réputées très verticales en France, les expatriés en savent quelque chose), dans les rapports sociaux de plus en plus crispés, reflet des lignes de démarcation politique pétrifiées. Comme si l’économie vétuste du grand gâteau à partager ne pouvait bouger, même au niveau des mots, sans que les capitalistes cherchent à en tirer de nouveaux avantages au détriment des ressources humaines. Comme si la gauche craignait par dessus tout que des changements démobilisent ses adeptes, les éloignent. A chacun son instinct de survie.

Il peut paraître important – et pas seulement  à gauche – que les pays latins, dont la France est chef de file, restent empreints de défiance sociale. De haine sociale si nécessaire. Que deviendrait la gauche socialiste si ces nations s’avéraient tout d’un coup performantes en termes économiques et sociaux? Une mouvance socio-démocrate tardive? Et que deviendrait la droite gaulliste antilibérale si la France sortait de sa spirale négative en remettant en cause les mentalités nationales, en introduisant ce qu’il faut de libéralisme, plutôt que de revendiquer avec le premier ministre Jean-Marc Ayrault un modèle français spécifique que personne ne comprend, et qui semble voué à d’éternelles régressions?

L’inélégance persévérante

Il est difficile de comprendre pourquoi la France, haut lieu de l’art de vivre, des beaux-arts et du luxe, produit des voitures en général si médiocres visuellement.

La question des capacités de l’économie française à monter en gamme dans les dix à quinze ans, de manière (forcément) partielle mais significative (réduction de moitié du non-emploi), renvoie aux objectifs du groupe PSA. Sorti du CAC 40 en décembre dernier, PSA devient en quelque sorte le symbole du potentiel de redressement de l’industrie nationale hors grands groupes déjà mondialisés. Depuis trois ans, le constructeur d’automobiles a inscrit la montée en gamme des modèles en tête de ses obejctifs stratégiques. Les premiers résultats sont perceptibles: la part des véhicules qualifiés de “premium” a nettement progressé, passant de 9 % en 2009 à 18 % en 2011. Les analystes financiers spécialisés n’en continuent pas moins de douter que PSA ait les moyens (c’est-à-dire le temps) d’opérer une montée en gamme aussi importante à partir du niveau actuel de délabrement des deux marques Peugeot et Citroën. Le vrai problème, pour celles et ceux qui s’intéressent un peu à l’automobile, ce sont précisément les modèles faisant partie de ce que PSA considère comme son haut de gamme:la ligne Citroën DS, les Peugeot RCZ, 508, 3008… Quand à la Citroën C6, qui fut la voiture présidentielle du couple Sarkozy, sa production va cesser sans programme connu de remplacement. Ce n’est pas un drame: si la C6 est le sommet de ce que l’industrie française de l’automobile propose en matière de haut de gamme, autant qu’elle disparaisse.

Vu de Suisse, où n’existe qu’une industrie de la sous-traitance automobile travaillant pour toutes les marques du monde (aux noms en général plus prononçables que Renault, Peugeot et Citroën), il est incompréhensible qu’un pays aussi coté que la France dans le bon goût, l’art de vivre et le luxe se soit mis à produire des automobiles aussi médiocre visuellement. Passe encore que les portières fassent un bruit de casserole lorsqu’on les claque (un jeu très couru des moqueurs au Salon de Genève), que les intérieurs compliqués et pédants donnent envie de s’en extraire avant d’avoir bouclé sa ceinture… Mais pourquoi faudrait-il que les automobiles françaises rivalisent extérieurement avec les asiatiques ou les pires américaines? Pourquoi, après avoir été le plus loin possible dans la triste tendance à supprimer les calandres (voitures sans museau des années 1980-1990), Peugeot s’est mis aux énormes gueules de requin? En prenant soin de défigurer plus encore ces monstres avec des plaques minéralogiques plantées au beau milieu des dents de la mer? Pourquoi ces rondeurs bouffies, sans proportions, haut perchées, incontinentes, molles et mal sculptées? Les faces arrières sont les plus difficiles à réussir dans le design des carrosseries, mais comment Peugeot a-t-il pu présenter quelque chose d’aussi disgrâcieux que la 508 (un “énorme cul” au sens littéral du terme)? Comment, quand VW, Chrysler, BMW ou Fiat jouaient sur la corde vintage en actualisant avec succès d’anciens modèles cultes, Citroën a-t-il osé annoncer une gamme DS lourdingue qui n’avait rien à voir avec la légendaire référence exposée au Musée d’Art moderne de New York (MOMA)?

Le ministre Arnaud Montebourg (redressement productif) a eu raison de mentionner à propos des difficultés du groupe PSA que des erreurs avaient été commises. On a même l’impression qu’il n’y eut que cela pendant plus de dix ans. Une errance sans fin. Heureusement, les modèles 608 et 708, maladroitement inspirés de la somptueuse Mercedes CLS, ont été suspendus pour des raisons de timing conjoncturel. Il faut prier pour que le constructeur y renonce définitivement. Une montée en gamme ne doit pas se faire à la verticale. Vouloir se mesurer tout de suite à Mercedes, Audi et BMW n’aurait rigoureusement aucun sens. Fiat en a fait l’imparable expérience avec sa magnifique Alfa Romeo 159. Bâclée dans les détails, d’un rapport qualité-prix pathétique, elle n’a pas rivalisé avec l’Audi A4. Pour le même prix, les amateurs préfèrent la finition allemande.

Les marques ont une histoire, et c’est en travaillant sur cette histoire, en la projetant habilement dans le présent et l’avenir que l’on parvient à les relancer, à les développer, à en retirer étape par étape une importante plus-value financière. Surtout dans l’automobile, dont le futur a cessé de faire rêver depuis longtemps (contrairement au passé). L’histoire des marques françaises de l’automobile se décline dans le milieu de gamme. Elle n’y sont pas confinées pour la nuit des temps, mais c’est du milieu de gamme qu’il faut partir (comme l’ont fait BMW et Audi). Laissons Renault, qui a développé une stratégie d’alliances globales et de low cost qui lui réussit pour l’instant. Sa montée en gamme est peut-être moins vitale. L’Etat français fait encore partie de l’actionnariat et les jeux d’alliances à l’international sont un terrain parfait pour les managers issus des grandes écoles de la République. La situation est très différente s’agissant de PSA, dont la culture est restée franc-comtoise (au meilleur sens du terme). C’est peut-être l’occasion de réussir une toute autre expérience.

A moins d’une trouvaille miraculeuse (l’histoire industrielle ne peut plus guère compter sur ce genre de paramètre), le groupe ne va pas non plus se réaliser dans les technologies. Ce n’est pas un problème: on peut fort bien vivre comme intégrateur de technologies (en se contentant de développer soi-même quelques spécialités). Ce ne sont pas seulement les technologies qui ont fait le succès des voitures allemandes. C’est la fiabilité (elles ne sont plus les seules), le style sobre et élégant (la base du premium), et surtout la continuité dans les formes. Il faut des années, des décennies pour qu’un style s’impose durablement. Il doit être reconnaissable d’une génération à l’autre, s’adapter aux tendances en restant lui-même. Une BMW est une BMW, comme une Volvo est une Volvo. Qu’est-ce qu’une Peugeot, une Citroën? Affirmer, comme l’ont fait longtemps Français et Italiens, que les clients des marques latines veulent une créativité radicalement renouvelée deux fois tous les dix ans, peut paraître convaincant. La réalité, c’est que les marques européennes et américaines qui souffrent le plus aujourd’hui sont celles qui reprennent chaque fois leur style à zéro (ou presque). Et si ce n’est pas le cas, s’il y a une volonté de continuité dans les styles Peugeot et Citroën, le moins que l’on puisse dire est qu’elle ne se remarque pas.

Montées en gamme

Celle dont l’économie française a besoin pour maintenir ses niveaux salariaux prendra dix à quinze ans. Problème: ce n’est pas un horizon électoral.
Il y a quelques mois, lorsque la France est sortie du Top 20 des nations les plus compétitives, il s’est beaucoup dit et écrit que l’économie française devait monter en gamme. Le succès de cette expression n’a guère duré, pour une raison aisément compréhensible: au sens macro-économique, elle est utilisée depuis des années au sujet de la Chine. Comparer la France à la Chine serait humiliant pour les Français (peut-être les Chinois), et n’aurait guère de sens sur le plan économique ou politique.
La Chine veut exporter moins en volume, davantage en valeur, des biens de meilleure qualité, plus chers, plus rémunérateurs, avec du goodwill de marque. Le but est d’augmenter les salaires et le pouvoir d’achat sur le marché intérieur. Il s’agit aussi de conserver suffisamment d’avance sur des émergents plus tardifs, de ne pas trop entrer en concurrence avec eux (ce qui pourrait avoir des effets indésirables sur les salaires de bas d’échelle). Ce n’est pas toute l’industrie chinoise d’exportation qui va monter en gamme, dans un premier temps du moins, mais une partie seulement.
Ce que recherche la politique économique en Chine, c’est un surcroît de diversification et une réduction des risques conjoncturels extérieurs (liés aux destinations de l’export). En d’autres termes: réduire la dépendance vis-à-vis de l’Amérique ou de l’Europe). Le gouvernement central n’a pourtant guère d’impact sur l’économie nationale. Ce sont surtout des investisseurs et entrepreneurs privés (Chinois ou étrangers en Chine), les entreprises qui veulent que leurs activités montent en gamme. L’Etat lui-même se contente d’investir dans des structures publiques ou mixtes de formation, recherche et développement.
En France, il s’agit également de produire davantage de biens et services exportables dans des domaines moins sensibles aux prix, dans lesquels il est possible de maintenir les marges, de les restaurer, de les augmenter pour ne pas devoir renoncer à produire en France. La finalité macro est d’abord de préserver les niveaux salariaux, puis de favoriser l’emploi. C’est ce qui s’est fait en Europe dans des pays comme l’Allemagne, la Suisse, et de manière générale dans le Nord du continent. La montée en gamme va en principe de pair avec une internationalisation croissante des activités (bien au-delà de la zone euro ou de l’Union Européenne), et davantage de spécialisation (sans en faire un but en soi). La clientèle finale est restreinte, elle se trouve dans le haut des pyramides sociales. Il faut donc la multiplier par un nombre maximal de marchés nationaux.
Le secteur du luxe y est fort bien parvenu en France (c’était la moindre des choses), le groupe LVMH étant leader mondial de la catégorie (vins et spiritueux, mode et maroquinerie, parfumerie-cosmétique, montres-bijouterie, distribution sélective). Certains groupes français de technologies, ou des entreprises de niches ont également des positions enviables à l’échelle du monde. Dans les services, le Club Méditerrannée a réalisé ces dernières années une montée en gamme remarquée, qui est passée par des abandons de sites et un milliard d’euros d’investissements. A l’échelle des entreprises, les montées en gamme sont souvent coûteuses et risquées (comme tout ajustement ou réorientation d’activité).
Sur le plan macro-économique, le processus prend beaucoup de temps. Il faut compter dix à quinze ans pour que les effets apparaissent clairement dans les indicateurs. Avec des passages parfois destructifs en termes d’emploi. C’est aussi pour ces raisons que l’objectif, tout au moins sa formulation, ne rencontre guère de succès politique durable: quinze ans ne représentent pas un horizon électoral, l’Etat à des marges de manoeuvre limitées en matière de stratégies d’entreprise, la dégradation (même temporaire) de l’emploi est fatale à n’importe quel gouvernement. Elle le fut pour les sociaux-démocrates en Allemagne, qui ont lancé un programme de libéralisation de l’économie en 2002 – intitulé “Agenda 2010″ – dont les coalitions d’Angela Merkel ont encaissé plus tard les dividendes. En France, la politique fiscale écrasante dans le domaine des sociétés, des hauts revenus et des grandes fortunes a certainement entravé les montées en gamme d’entreprises en démotivant les entrepreneurs et en détournant vers le secteur public non productif des fonds nécessaires aux investissements. Le grand marché de l’Union Européenne, avec sa sécurité monétaire en zone euro, a aussi offert une solution de facilité pour les entreprises. La gauche n’est pas responsable de ces mauvaises conditions cadres, mais c’est elle qui doit aujourd’hui les améliorer.
La critique contemporaine du capitalisme ne manquera pas de faire remarquer que le monde entier ne peut ainsi monter en gamme. Qu’il n’est ni concevable ni souhaitable que l’économie globale se réfugie dans la haute qualité et le luxe. Cette impasse prévisible – bien que l’on en soit encore très loin – ne fait-elle pas simplement partie des contradictions d’un système condamné à disparaître par effondrement? En réalité, le capitalisme évolue par phases. Il est probable que la phase actuelle de mondialisation, qui requiert que les nations avancées se concentrent sur ce que les régions en rattrapage ne peuvent faire à leur place, sera dépassée bien avant que l’Afrique se demande comment monter en gamme. On observe aujourd’hui déjà qu’une sorte de démondialisation a commencé. Elle semble déterminée en premier lieu par l’augmentation des prix de l’énergie, qui alourdit le coût des transports. Produire en Asie cesse d’être intéressant si les marges sont anéanties par le poids de la logistique.
Les mentalités sont par ailleurs de plus en plus sensibles aux effets collatéraux des échanges sur l’environnement et l’épuisement des ressources naturelles. Ces phénomènes ont aussi tendance à être convertis en coûts (chiffrage et prise en compte des externalités). Il est de plus en plus difficile écologiquement de produire à bas coûts dans l’hémisphère Sud pour acheminer et vendre avantageusement dans l’hémisphère Nord. Il deviendra progressivement avantageux de relocaliser certaines activités (à moins que des éléments nouveaux orientent l’économie mondiale encore différemment).
De là à décréter qu’un pays comme la France pourrait, par clairvoyance, courage, anticipation, esprit d’avant-garde (ou autre motivation autogratifiante), rompre avec son temps, passer toute de suite et tout seul à l’étape suivante, démondialiser pour l’exemple et en finir ainsi avec les problèmes chroniques de sous-emploi, il y a toute la différence entre bon sens et déraison. A l’inverse, il est vrai que les transferts de production dans les pays en développement, qui contribuent à la désindustrialisation de certaines régions des Etats-Unis ou d’Europe, ne doivent pas se faire systématiquement, hâtivement, dans une optique dogmatique. Il peut valoir la peine de temporiser dans certains cas, de maintenir plus ou moins artificiellement des activités pour ne pas perdre certaines pratiques et connaissances susceptibles de servir dans de nouvelles conditions.
L’expérience suggère que ce genre de choix à risques n’a en général de sens que lorsqu’il est assumé par des investisseurs et entrepreneurs. L’Etat lui-même n’a aucun risque économique à prendre (il suffit d’augmenter la fiscalité pour réparer ses erreurs de jugement), ce qui l’incite à vouloir préserver un maximum d’activités pour échapper à d’éventuelles nuisances de court  terme sur l’emploi. Chaque poste de travail menacé et finalement préservé est censé exercer un puissant effet de levier sur les résultats électoraux, quelles que soient les couleurs politiques. C’est dire si le politique, dans un Etat archaïque comme la France, n’est pas un allié très sûr s’agissant de montées en gamme industrielles.

Affaire Depardieu: La France est un pays extraordinairement moral

Plus de 1200 commentaires sur le site du Figaro en moins de 24 heures, un déchaînement comparable sur d’autres plateformes. La désertion fiscale de Depardieu déchaîne soudain les passions, parce que l’acteur s’est senti injurié par le premier ministre. Ce qui aurait pu rester un épisode people devient une affaire d’Etat. Sur les 1200 commentaires, pour ou contre Depardieu, il faut beaucoup chercher pour trouver autre chose que des considérations morales. La France est un pays extraordinairement moral. Surendetté, sous-industrialisé, en déclin économique avancé, peu performant à l’exportation, inefficace dans la cohésion sociale, mais très moral. A en croire les commentaires, il s’agit de morale personnelle, mais aussi de morale d’Etat: le problème de la France, c’est que l’Etat semble être là pour légitimer la morale et les vertus personnelles. Le fondement de la morale, c’est l’Etat. Parce que l’Etat a le monopole de tout intérêt général possible. L’Etat est au centre de tout système social envisageable.

L’affaire Depardieu et les commentaires qu’elle suscite font ressortir l’attirance des Français, surtout à gauche mais pas seulement, pour une sorte de totalitarisme d’Etat à la fois moderne et bien rétrograde: on peut discuter à l’infini des libertés individuelles et économiques, la réalité n’en reste pas moins que les individus ne peuvent être qu’au service de l’Etat, directement ou indirectement, au nom d’une solidarité générale et obligatoire. Vouloir échapper à ce devoir relève de l’égoïsme sur le plan personnel, de la trahison d’Etat d’un point de vue collectif.

De ce point de vue, la finalité de l’économie, du consommateur aux entreprises, c’est de permettre à l’Etat d’obtenir les revenus fiscaux dont il a besoin. Il y a une tolérance pour l’économie privée, mais elle n’existe en réalité que parce que l’Etat le veut bien. L’Etat ne peut-il pas d’ailleurs exproprier, nationaliser, réguler, interdire? Les biens et services d’ordre privé le sont en quelque sorte par délégation. Comme si l’Etat accordait des concessions aux privés, l’autorisation de posséder ceci ou cela. La monnaie elle-même (en premier lieu devrait-on dire) est un monopole d’Etat. L’économie se contente de la faire circuler. Lorsque l’Etat prélève des impôts, il ne fait que reprendre une partie de son bien, qui lui est dû par définition. Ce système de pensée politique et économique n’est pas formellement imposé par une classe politique, ce qui serait bien entendu intolérable. Le président et le parlement sont élus par le peuple. C’est le peuple qui cautionne, le peuple est seul responsable. Les Français ont un problème de mentalité. Ils accordent bien trop d’importance à l’Etat, et manquent de confiance en eux-mêmes. La Ve République est dans une impasse, et ce n’est pas qu’une question d’institutions. Depardieu est un symbole contemporain de ce qui s’est fréquemment produit dans l’histoire lorsque les bourgeois actifs ont été écrasés par l’impôt: l’émigration, la révolte. Ce n’est pas encore la seconde Révolution française, mais ça y ressemble de plus en plus.

Depardieu  affirme avoir payé plus de 140 millions d’impôts dans sa vie. Comme toutes celles et ceux qui désertent, en partant où en renonçant à travailler, à contribuer à la prospérité nationale, ce n’est certainement pas la masse d’impôt qui les décourage, mais ce pour quoi est utilisé l’impôt. La solidarité avec les déshérités, les faibles, voilà qui ne pose de problème qu’à quelques libertariens, à une proportion infime et stable d’égoïstes maladifs, d’imbéciles plus ou moins malheureux et politiquement insignifiants. La réalité, c’est que la solidarité d’Etat est devenue une formidable hypocrisie dans un pays comme la France. Elle sert à investir dans des équipements en partie inutiles, parfois somptuaires, à payer des rentes électorales, à financer des administrations pléthoriques, inefficaces, trop souvent insensées. L’Etat a perdu le contrôle de ses fins et de ses moyens, il se précipite sur les hauts revenus et les grandes fortunes, qui n’en peuvent plus (sans parler de la classe moyenne, bien plus difficile à circonscrire). Il prend aux riches pour donner aux pauvres, en se servant au passage, sans se rendre compte que ce procédé vieux comme le monde –  l’économie a reposé pendant des siècles sur le pillage – appauvrit davantage qu’il n’enrichit les nations (à moins qu’il s’en rende compte, ce qui n’est pas impossible et bien plus grave).

La métaphore mérite d’être déroulée jusqu’au bout: quand les désertions se multiplient, c’est que l’armée a un problème. Soit il s’agit d’une armée de mercenaires, ce qui n’est jamais bien, soit la guerre a cessé de paraître légitime. A moins que ce soit la défaite qui semble programmée, inévitable. Plutôt que de s’interroger sur la moralité de Depardieu et de tous les autres, ce qui ne peut mener bien loin, les Français feraient mieux de se demander ce qu’ils font eux-mêmes de si faux.

A propos de sémantique: l’exil fiscal plutôt que la désertion

Pourquoi les moralistes parlent-ils d’exil ou d’expatriation alors qu’ils veulent dire que ceux qui s’en vont sont des déserteurs?

Gérard Depardieu délocalise à son tour en Belgique. Comme lorsque Johnny Hallyday s’est réfugié en Suisse, les médias ironisent sur la punition, la damnation que représente un domicile en Suisse ou en Belgique. Des contrées profondément ennuyeuses (il n’y a que les Français à être vraiment spirituels et à savoir s’amuser). Libération: «L’exil fiscal, pas que du cinéma?». Le Figaro: «Depardieu, les raisons d’un exil». Le Monde: «Depardieu s’exile en Belgique». Quand c’est Bernard Arnaud, président du groupe LVMH et première fortune de France, le propos devient vite méprisant, insultant. Quand c’est le gros Gégé, on comprend mieux. L’empathie peut même évoluer en sympathie. C’est le talent qui lui a valu sa fortune, tandis que l’autre… Développer quelque chose comme LVMH, c’est fondamentalement cynique, ça n’a rien à voir avec le génie. Moins encore avec le mérite.

Ce qui est intrigant dans ce genre de récit, c’est que le terme «exil» n’est pas contesté (ni l’exode). S’agissant d’exil fiscal ou d’exil professionnel en général. Exil a pourtant un sens, une connotation clairement contrainte. On ne s’en va pas de son plein gré, mais parce que l’on est forcé de s’en aller. «Expulsion de quelqu’un hors de sa patrie (Larousse). Obligation de séjourner hors d’un lieu. Ban, bannissement, déportation, expulsion, ostracisme, proscription, relégation, transportation, expatriation, éloignement, séparation.» Des Français organisent leur transfert fiscal à l’étranger, ils décident de s’en aller travailler hors de France, mais l’on continue de parler d’exil. Comme l’on parle d’évasion fiscale. Ce sont pourtant les prisonniers qui s’évadent. Les contribuables et salariés français ne sont pas censés être enfermés. Tout se passe néanmoins comme si l’on ne pouvait échapper à la réalité suggérée par les mots: le vrai problème, à l’origine des comportements incriminés, c’est l’Etat qui ne parvient pas à retenir ce qu’il a de plus précieux. Ses professionnels motivés, entreprenants, mobiles, ses hauts revenus, ses grandes fortunes. L’irresponsabilité des politiques a fini par déteindre sur la société civile.

Le moralisme et son corollaire l’hypocrisie, qui sous-tendent toute la rhétorique anti-exil et anti-évasion en France, semblent toujours vouloir dire que les Français devraient participer au redressement national, à la prospérité, à l’autofinancement de la croissance par l’investissement privé et public (en principe générateurs de redistribution sociale), etc. Sur une base volontaire si possible, une sorte de contrat social au sens classique. Ou tout simplement par devoir (mais pas trop, ces notions pourraient faire penser au Front national). Payer ses impôts en France, mettre ses compétences à disposition, y exercer ses talents passent pour une sorte de patriotisme lorsque la France va mal, qu’elle en a besoin. La République mène un combat, elle compte sur tous ses combattants. Dans cette perspective, ceux qui s’en vont devraient être considérés comme des déserteurs, pas comme des exilés (la fuite des cerveaux s’en rapproche, mais l’expression vient d’ailleurs). Ce n’est à peu près jamais le cas. Il doit s’agir d’un aveu inconscient et collectif. Comme si la France était devenue un environnement oppressant, qu’elle était dans le fond considérée comme une prison, un régime infréquentable duquel on se sent chassé, dont on s’évade. Il se peut aussi que ce soit absolument sans rapport. Un simple contresens fortuit et malheureux qui s’est imposé sans résistance, dont l’usage finira même par être reconnu par les dictionnaires. Difficile à croire cependant, à une époque où tous les termes désignant des phénomènes sensibles sont évalués, contestés, précisés.